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Steve Dje : « Les banques financent les crédits de campagnes plutôt que des investissements agricoles »

 

Dans un entretien avec CommodAfrica, Steve Dje, directeur associé d’AMD Agro Services (AMD) en Côte d’Ivoire, analyse les mutations en cours dans le secteur agricole en Côte d’Ivoire et souligne la montée en puissance de la volonté profonde des petits comme des moyens agro-entrepreneurs (producteurs et transformateurs) de transformer localement pour commercialiser localement. Pour ce faire, l’accès aux financements demeure la difficulté majeure même si du chemin a été fait car on démarre aujourd’hui à partir des besoins réels des producteurs plutôt que d’appliquer par le haut, des projets auxquels les producteurs et les autres acteurs de base doivent adhérer. Ceci dit, les banques demeurent frileuses face aux financements de projets agricoles, préférant la situation plus confortable et moins risquée des financements de campagne. Quant aux ponts à établir entre les produits dérivés et autres déchets issus de la transformation des produits agricoles, et la production d’énergie, beaucoup d’eau devrait encore couler avant leur essor.

Quels sont les secteurs agricoles et les entreprises agro-industrielles les plus dynamiques actuellement en Côte d’Ivoire ?

Il y a deux tendances qui se dégagent plus ou moins aujourd’hui en Côte d’Ivoire. D’une part, une forte lancée des petits agro-transformateurs qui essaient autant qu’ils peuvent de transformer les matières premières agricoles en produits finis destinés au marché local. De nombreuses initiatives de ce type ont été engagées mais elles sont pour l’instant à petite et moyenne échelle.

Ces petits agro-transformateurs trouvent aujourd’hui plus facilement le bon équipement, le financement, la technique qui leur conviennent. Ces équipements sont parfois assez rudimentaires et de petites capacités, fabriqués çà et là par de modestes équipementiers locaux. En termes d’accompagnement, des programmes ont été mis en place dont ceux de la coopération allemande, la GIZ. Nous avons eu à participer à un des programmes de la coopération allemande (GIZ) pour le compte de la Chambre de Commerce et d’Industrie de Côte d’Ivoire où nous avons réalisé la plateforme web www.agro225.ci . C’est notre bureau d’études qui a créé et mis en ligne entre décembre 2020 et janvier 2021, cette plate-forme d’interactions qui vise à accompagner ces agro-transformateurs dans la promotion de leurs activités et de leurs produits. Il s’agit d’un relais de communication pour leurs différents produits et les aider à trouver des acheteurs.

Et d’autre part, vous avez les multinationales qui tendent à renforcer leur ancrage au plan local soit en augmentant les capacités de production de leurs anciennes unités de transformation; soit en implantant de nouvelles unités de transformation.

« Les filières agricoles les plus dynamiques demeurent les filières traditionnelles, les cultures de rente »

Les filières agricoles les plus dynamiques demeurent les filières traditionnelles, les cultures de rente : cacao, coton, anacarde, hévéa, palmiers à huile, etc. ; mais d’autres filières telles que les fruits et légumes, le maïs deviennent de plus en plus dynamiques étant donné l’accroissement de la demande pour ces productions.

Ces petits agro-transformateurs sont surtout sur quels produits ?

Les produits sont assez variés. Vous avez de petits transformateurs dans la noix de cajou, le cacao, le vivrier (ils transforment le piment en poudre ou en pâte, par exemple), la mangue en jus, le miel, etc.

S’agissant maintenant des moyens et gros transformateurs, les tendances actuelles se trouvent dans quelles filières ?

C’est aussi assez varié. Il y a de grosses filières comme le cacao ou encore l’hévéa où il y a la volonté de transformer jusqu’au produit fini comme le chocolat. La tendance se retrouve aussi dans l’hévéa mais c’est un peu ralenti car l’hévéa est une autre réalité en termes de marchés. Pour l’huile de palme, on a déjà un géant qui est SIFCA qui transforme déjà une bonne partie des graines de palmiers en huile de palme, avec Wilmar ; et DekelOil. Dans le cajou, il y a de grosses unités, notamment avec des entreprises à capitaux indiens, qui fonctionnent très bien.

Au niveau de la petite transformation, on a beaucoup d’entreprises diverses. Les problème majeurs sont le financement et l’accompagnement, c’est-à-dire le renforcement des capacités. Car, souvent, on a l’idée mais on n’a pas nécessairement les compétences managériales, ni en termes de marketing ou de finances. Ce manque d’accompagnement dans bien des cas constitue un frein à certaines initiatives de transformation de produits locaux.

Il y a aussi la question de marché. La classe moyenne aujourd’hui consomme beaucoup plus dans les grandes surfaces qu’ailleurs. Elle n’a pas de complexe à acheter un produit de qualité, même s’il est cher, et elle en a aujourd’hui l’habitude. Face à cela, pour le petit transformateur local qui n’a souvent pas de bons emballages et tout ce qu’il faut pour attirer ce type de consommateur, c’est un peu difficile.

Tout ceci constitue des freins à leur évolution. Et la difficulté de trouver des financements est une autre réalité qui persiste aujourd’hui.

Qu’en est-il au niveau bancaire, plus précisément ?

Notre bureau d’études vient de terminer une étude pour le compte de la GIZ sur la promotion du financement agricole (ProFinA) axée sur quatre filières agricoles : le cacao, la banane plantain, le manioc, le vivrier (piment et tomate). Il a été question au cours de cette étude d’identifier les modèles d’affaires rentables au sein de ces différentes filières agricoles de façon à pouvoir les accompagner dans leur processus de recherche de financements auprès des structures financières décentralisées (SFD) ou de microfinance.

Aujourd’hui, la rentabilité s’apprécie sous différents aspects : environnemental, social, économique. Il est ensuite question de présenter ces modèles d’affaires rentables aux différentes institutions financières, notamment les microfinances ; et de les amener à élaborer des produits financiers répondant aux besoins de financement de ces modèles. Ils sont au nombre d’une dizaine pour toutes les spéculations retenues pour cette étude.

« le financement constitue un véritable frein pour le développement agricole en Côte d’Ivoire et en Afrique. »

Donc des financements sont disponibles mais lorsque les demandes émanent de producteurs individuels ou de coopératives, ce sont des financements de campagne, sur 12 mois au maximum. Les financements disponibles pour les équipements sont beaucoup plus rares car il s’agit de financements sur deux ou trois ans et les banquiers ou les institutions de financement estiment que le risque est beaucoup plus élevé.

Des initiatives commencent à être prises pour essayer de briser cette distance entre le secteur financier et le secteur agricole car le financement constitue un véritable frein pour le développement agricole en Côte d’Ivoire et en Afrique.

Ce problème existe depuis des décennies… On a l’impression de tourner en rond...

On tourne en rond depuis longtemps mais aujourd’hui, l’approche est en train de changer. Auparavant, l’approche se faisait par le haut : c’était un financement qui était destiné à l’Etat et aux ministères dans le cadre de programmes ou des projets en accord avec les partenaires techniques et financiers qui envoyaient des consultants ou des coopérants pour monter des projets d’accompagnement des producteurs.

« Je pense qu’aujourd’hui l’approche se fait du bas vers le sommet : on prend en compte la réalité des producteurs »

Je pense qu’aujourd’hui l’approche se fait du bas vers le sommet : on prend en compte la réalité des producteurs et on essaie de trouver le mode de financement qui pourrait éventuellement leur convenir. Aujourd’hui, de nombreux modèles de financements sont mis en place via des sociétés de fournitures d’intrants agricoles qui fournissent les intrants nécessaires aux producteurs ou à leurs organisation sur la base de contrat tripartite entre ces parties et une structure de microfinance ou un négociant ou un transformateur de matières premières agricoles (acheteurs).

C’est vrai aussi de l’équipement ?

Pour l’équipement, ce n’est pas encore une réalité car les financements sont sur une durée beaucoup plus longue.

Aujourd’hui, estimez-vous qu’on utilise davantage de produits dérivés agricoles pour produire de l’énergie ?

C’est encore à l’étape embryonnaire. Nous avons échangé sur un projet avec une structure de production et d’exportation de bananes douces, Banaci, qui cherchait des coques de cacao et des parches de café qui sont un très bon engrais naturel pour la banane douce. Mais l’étude que nous avons menée, a révélé que les coûts de la logistique (manutention et transport) pour déplacer ces déchets et rebuts de leurs zones de production jusqu’aux plantations de la société revenaient beaucoup plus chers que le coût de ces matières.

Donc les défis aujourd’hui sont à plusieurs niveaux : premièrement au niveau logistique ou de la collecte et du transfert de ces déchets de production agricoles ; deuxièmement, le choix des sites d’installations de ces unités de transformation de ces déchets en énergie, qui doivent être le plus proche possible des zones où ces déchets sont produits ; troisièmement, le marché ou la capacité à pouvoir vendre cette énergie à de potentiels clients ; quatrièmement, la capacité pour ces clients si ceux sont des usines ou des ménages à réadapter leurs installations pour utiliser cette énergie alternative. Aussi, en face de cette volonté de développer ces types de marchés alternatifs de l’énergie, se trouve la Compagnie Ivoirienne d’Electricité qui étend de plus en plus sa couverture en électricité dans les zones rurales.

Mais, je reste confiant : avec le temps des changements dans les habitudes de consommation de l’énergie vont s’opérer petit à petit.

Lu 187 fois Dernière modification le jeudi, 29 septembre 2022 11:43
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